Janvier sans budget: une lecture éthique de nos tensions collectives

À l’instar de 2025, l’année 2026 commence de manière singulière. Si le budget de la Sécurité sociale a été voté in extremis fin décembre, le budget général de l’État, lui, n’a pas encore été adopté et le pays fonctionne sous le régime d’une loi spéciale qui autorise le fonctionnement régulier des services publics.

Au-delà des débats techniques, et sans qu’il soit question de commenter une stratégie politique, demandons-nous pourquoi il est devenu si difficile de construire un compromis? Peut-être que dans une société de plus en plus individualiste, nous nous heurtons à la difficulté croissante de faire coïncider l’intérêt général avec la somme des intérêts individuels, sectoriels ou partisans.

Car un budget, au fond, c’est bien plus qu’une suite de chiffres. C’est un récit collectif traduit en décisions concrètes: combien peut-on investir dans les soins? Combien pour l’hôpital? Pour les personnes âgées? Pour la prévention? Pour le handicap? C’est un arbitrage sur ce que l’on accepte de réduire, de reporter ou de prioriser. Mais aucun choix n’est neutre. En valorisant un intérêt on en fragilise un autre. Or tous sont légitimes. Les patients veulent être correctement pris en charge. Les soignants attachés au sens de leur mission réclament des moyens mais espèrent également vivre décemment du fruit de leur travail. Les établissements cherchent à tenir une trajectoire budgétaire improbable. Les élus défendent leur territoire. Les partenaires sociaux protègent leur modèle. Chacun s’arc-boute pour ne pas «perdre», voire pour gagner un peu plus. Et l’ensemble de ces intérêts contradictoires fragilise l’idée-même d’intérêt général.

On peut finalement lire ce blocage comme la traduction politique très concrète d’une tension éthique irrémédiable. D’un côté, une éthique de conviction qui exige de tenir le cap sans céder pour ne pas trahir une valeur, une promesse. De l’autre une éthique utilitariste –ou plus largement une éthique du résultat visant le moins mauvais compromis. La décision finale, même imparfaite, devant préserver au mieux l’intérêt collectif et permettre au système de tenir. Bien qu’irréconciliable, chaque vision a sa logique et sa noblesse. La conviction protège l’essentiel. Le compromis protège le possible. Mais la vie collective, comme la vie hospitalière, a besoin des deux!

Dans ce contexte, chercher un consensus budgétaire, c’est affronter une vérité toute simple mais amère: tout ne peut pas être financé au même niveau, tout de suite et partout! En conséquence il faut choisir, donc renoncer. Or, dans notre imaginaire collectif, renoncer est synonyme d’abandon. En réalité, renoncer peut aussi être la manifestation d’un acte responsable lorsque le cap est annoncé et que les lignes rouges –préservation de l’accès aux soins et protection des plus vulnérables– sont clairement tracées.

Alors, dans cette période incertaine, nous devons nous souvenir que l’éthique n’est pas un jugement moral surplombant, mais la boussole qui nous montre le chemin du possible, seul capable de nous conduire de l’égoïsme à la solidarité, et du «pays de mes intérêts immédiats» à celui du «penser au-delà de soi».

En ce début d’année 2026, sans renoncer aux valeurs essentielles, souhaitons-nous de retrouver le sens du «nous» pour retrouver une capacité de dialogue et de décision concertée indispensable pour construire le bien commun.

Pour l’heure, au nom de l’Espace Éthique Azuréen, je vous adresse pour vous-même et pour tous ceux qui vous sont chers mes vœux les plus sincères de santé et de prospérité à l’aube de cette nouvelle année.

Pr Gilles Bernardin