BABEL OU JÉRUSALEM?
Nous avons construit une médecine capable de voir l’invisible, d’éditer nos gènes, de prédire nos risques biologiques, et de créer nos jumeaux numériques.
Jamais, dans l’histoire de l’humanité, nous n’aurions imaginé disposer d’un tel pouvoir.
Et pourtant, une question essentielle demeure. Comment devons-nous user d’une telle puissance?
La publication récente de l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV entre particulièrement en résonance avec cette interrogation. Non parce qu’elle apporte des réponses toutes faites, mais parce qu’elle pose une interrogation fondamentale: comment rester pleinement humains dans un monde où les capacités techniques progressent plus vite que notre réflexion collective?
Pour éclairer ce défi, le texte convoque deux figures bibliques: Babel et Jérusalem. Deux manières d’habiter le monde. Deux manières d’exercer le pouvoir que confèrent la connaissance et la technique.
Babel, pour la fascination qu’inspire la puissance. L’ambition de s’élever toujours plus haut. La croyance que le progrès technique finira par répondre à toutes les fragilités humaines. Jusqu’à la réalité ontologique de notre finitude remise en cause par les géants de la tech qui ont déclaré la guerre à la mort. Le nouvel hubris de cette quête d’a-mortalité justifiant leurs investissements colossaux.
Jérusalem, au contraire, la cité que l’on reconstruit ensemble. Une œuvre patiente, collective, attentive aux plus vulnérables. Une ville dont la solidité ne repose pas sur la hauteur de ses tours mais sur la qualité des liens qui unissent ceux qui l’habitent.
Cette opposition illustre singulièrement les questions qui traversent aujourd’hui le monde de la santé.
L’intelligence artificielle transforme déjà nos pratiques. La médecine prédictive modifie notre rapport à la maladie. Les progrès de la biologie nous ouvrent des champs d’investigation inédits. Nous pouvons nous en réjouir. Mais nous devons aussi nous interroger.
Car la véritable question n’est pas de savoir jusqu’où nous pouvons aller. Elle est de savoir dans quelle direction nous ne voulons pas aller.
Cent newsletters plus tard, l’Espace Éthique Azuréen s’efforce toujours de nourrir cet espace de réflexion. Non pour fustiger le progrès, mais pour lui trouver un sens. Non pour opposer la technique à l’humain, mais pour rappeler que la technique n’a de valeur qu’au service de celui-ci.
Au fil des années, de nouveaux thèmes émergent, d’autres défis nous sont lancés. Mais une conviction demeure intacte, à savoir qu’une société ne se juge pas à la puissance des moyens qu’elle possède, mais à la manière dont elle les met au service de la dignité de chacun.
Continuons à croire que l’éthique n’est pas un supplément d’âme destiné à accompagner le progrès mais qu’elle est ce qui lui permet de rester humain.
Pr Gilles Bernardin
Président de l’Espace Éthique Azuréen (EEA)